Publié par Eduardo Mackenzie le 31 janvier 2024

Des experts russes et vénézuéliens ont expliqué à Bogota comment créer des médias qui serviront de courroie de transmission du pouvoir pétriste.

La clé de cette opération néfaste est simple : transformer, avec l’aide du gouvernement de Petro, la presse régionale en une presse « alternative » et « communautaire ». Le but ultime est de faire croire aux citoyens que ce type de médias sera le détenteur de la vérité, le seul capable de façonner la vision politique des Colombiens.

En d’autres termes, Petro et ses opérateurs veulent ériger un mur artificiel, purement psychologique et idéologique, entre la presse nationale et régionale existante et les citoyens. C’est une logique d’apartheid et de ségrégation. Le petrisme déteste qu’il existe, comme aujourd’hui, une opinion publique plurielle et nationale, unanime ou pas mais libre, dans les grandes et petites villes, dans les zones urbaines et rurales. Ils souhaitent au contraire faire émerger une opinion monolithique, fermée à tout argument, sous l’impression que la presse nationale leur ment.

Cette opération de division s’inscrit bien dans le projet, annoncé il y a quelques jours par Gustavo Petro, de créer un parti de gouvernement unique pour diviser l’opinion et les partis d’opposition et empêcher les élections de 2026 de « rendre le pouvoir à l’oligarchie ».

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Les premiers pas pour semer ce séparatisme d’opinion, préambule au monopole des partis, ont été faits début décembre dernier lorsque le ministère des TIC (ministère des Technologies de l’information et de la communication) a organisé à Bogotá un forum où les principaux intervenants étaient trois experts étrangers qui ont donné des lignes directrices sur la manière de créer des espaces de désinformation, sous des apparences innocentes, pour détruire la crédibilité de la presse indépendante qui s’oppose à l’effondrement des institutions démocratiques.

Le minTIC a caché cet objectif désastreux en affirmant que ce colloque de deux jours aurait pour thème la « communication populaire ». En réalité, l’objectif de ce forum était de donner des instructions pour que le petrisme puisse déboulonner le journalisme et le pluralisme d’opinion en Colombie.

Ce qu’ont dit les experts étrangers qui ont dominé le forum le confirme. Kael Abello est vénézuélien, stratège en communication chaviste et membre de la « communauté Utopix ». Santiago Rivas est journaliste à Canal Capital de Bogotá et défenseur des « médias alternatifs ». Arahm Aahonian est uruguayen et fondateur de Telesur, la chaine tv créée par Hugo Chavez.

Inna Afinogenova, propagandiste russe, ancienne directrice de Russia Today (RT), agence de presse internationale et média d’influence de l’État russe, était l’oratrice principale. Son discours fut intitulé « Fascisme 3.0 ». Nous n’avons pas retrouvé ce qu’elle a dit, cependant, l’expression « fascisme 3.0 » n’est pas un mystère. C’est la rengaine à la mode de RT et du Forum de Sao Paulo : ceux qui défendent la civilisation occidentale sont des fascistes.

Afigenova a travaillé jusqu’en mai 2022 en tant que directrice adjointe de RT en espagnol. Bien qu’elle ait déclaré avoir quitté RT parce qu’elle n’était pas d’accord avec la guerre en Ukraine, elle affirme « comprendre les raisons » qui ont provoqué cette guerre, qu’elle condamne l’OTAN et l’envoi d’armes à l’Ukraine et « la sanglante hypocrisie européenne ».

Elle poursuit désormais son activisme agressif sur une chaîne YouTube intitulée Ahí les va. Depuis juin 2022, elle collabore au programme La Base (auquel participe Pablo Iglesias, le fondateur du parti extrémiste espagnol Podemos), et dirige un programme, Macondo. Depuis 2023, Afigenova est directrice de Canal Réseau Latinomérica, où elle milite contre les démocraties occidentales et en faveur du prisme « alternatif » de RT pour influencer les publics étrangers1, une position que Moscou développe depuis 2008 dans plusieurs pays. Selon elle, la presse «alternative » est la seule « chaîne d’information véridique ».

Véridique ? Il faut savoir ce que pense sa formatrice, Margarita Simonian, rédactrice en chef de RT. La vérité, pour Simonian, ne vaut pas grand-chose. Elle le formule ainsi : l’information « s’en va, ne revient pas, n’est pas retenue. Elle n’est pas contrôlée ou elle se contrôle peu. C’est à la fois bien et mal. Simplement elle a perdu sa valeur »2.

Dans le communiqué du ministère des TIC, Afigenova est présentée uniquement comme une « journaliste et présentatrice russe d’informations ». Rafael Correa, l’ancien président en fuite de l’Équateur, qui anime un talk-show sur RT en espagnol, était absent de ce forum.

Mauricio Lizcano, « le ministre des TIC », comme on le surnomme en Colombie, a tenté de se moquer des journalistes lorsqu’ils l’interrogeaient sur la présence de ces propagandistes et sur les objectifs étranges du forum. Lizcano a déclaré, selon La FM, qu’il n’avait « aucune idée » que ces personnes avaient été invitées, bien qu’il ait lui-même conçu le profil du colloque. Un texte du ministère affirme que le forum œuvre en faveur de « l’union entre médias populaires et alternatifs pour renforcer le tissu social en Colombie ». Étudier les manigances et les coups d’opinion du chavisme au Venezuela et de RT dans le monde est ce que ce ministère considère comme « la démocratisation de l’information » dans des « territoires difficiles d’accès ».

La presse colombienne devrait s’en inquiéter car cette opération est une manœuvre de longue haleine contre le pluralisme, la liberté de la presse et le droit à une information sérieuse. La FM dit qu’elle enquête sur le montant que le ministère a versé à ces agitateurs pour leurs interventions. Doris Reinales, directrice de l’industrie des communications du MinTIC, a insisté : « les médias communautaires et alternatifs sont essentiels pour les populations du pays car ils sont des canaux d’information véridique et apportent développement et opportunités ».

En réalité, le gouvernement Petro entend appliquer les plans des FARC concoctés lors de les accords secrets à La Havane avec le gouvernement de JM Santos, en 2016, concernant la création de nouveaux instruments de propagande sous forme de radios et de journaux « alternatifs ». Compte tenu de la très faible popularité du gouvernement Petro, de la lutte courageuse des médias colombiens pour résister à ses menaces, pour dénoncer les scandales et les échecs du régime, et de la forte perte de poids électoral de la coalition gouvernementale au dans ce pays, la création d’un forum pour « générer des stratégies » et créer des « médias alternatifs » apparaît comme une solution désespérée.

Ce n’est pas un hasard si Aahonian a invité dans ce forum à imaginer un nouveau journalisme pour que les « communautés » soutiennent le gouvernement. Aahonian a encouragé l’abandon de la presse établie, mainstream, la presse critique et indépendante, en ces termes : « Nous devons abandonner le journalisme de combat, de pleurnicheurs [comprenez, celui qui décrypte le chaos pétriste], et regarder vers l’avenir ». Selon le militant uruguayen, l’avenir appartient à la presse «communautaire », relativiste, simulée, dictée sous l’intimidation et la terreur du narco-communisme régional.

Afin de ne pas tomber dans une logique d’apartheid et de ségrégation, il faudrait réfléchir à ce que disait Roland Barthes : « Le monde quel qu’il soit est dans le vrai, car la vérité est dans l’indissociable unité du monde humain ».

© Eduardo Mackenzie (@eduardomackenz1) pour Dreuz.info. Toute reproduction interdite sans l’autorisation écrite de l’auteur.

  1. Cité par le chercheur Maxime Audinet dans son ouvrage Russia Today (RT) Un média d’influence au service de l’Etat russe (INA Éditions, Paris, 2021). ↩︎
  2. Ob.cit., page 110. ↩︎

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