Publié par Gilles William Goldnadel le 13 février 2024

Après la mort de l’ancien garde des Sceaux Robert Badinter, Gilles-William Goldnadel loue le courage et l’engagement de cet homme, en dépit de leurs visions divergentes de la Justice.

Robert Badinter m’inspirait une admiration confraternelle et une reconnaissance fraternelle. Mais l’hommage que je tiens à lui rendre, commande, pour être sincère, que j’écrive ici également pourquoi sa vision de la Justice n’était pas la mienne.

Commençons par le confrère. Après la disparition récente de Georges Kiejman, la mort de Robert Badinter rend définitivement le Barreau orphelin. Sa voix, sa stature, son maintien, l’économie de ses effets, la préférence de l’argumentation de la raison et du droit sur l’affect… Tout à fait que Badinter fut le digne successeur du grand Henry Torrès dont il fut le collaborateur. Je tiens à associer à cet hommage le grand Jean-Denis Bredin, précisément son associé, rédacteur d’un monumental ouvrage sur l’Affaire Dreyfus qui dit beaucoup sur la finesse de son auteur, sur son refus du simplisme et sur l’acceptation de la complexité.

Poursuivons par la fraternité. Je ne parle pas du sang, mais des armes et des larmes. Sa famille, comme la mienne, était de Kichinev. De cette Bessarabie qui devint Moldavie. Son père et nombre des siens, comme des miens, finirent en cendres avant l’heure habituelle. La lutte contre la haine mortelle des nôtres fut, chacun à sa place et à sa hauteur, l’un de nos combats communs.

Mais pour être de gauche, Badinter ne fut jamais extrême. Par amour de la France, il ne confondit jamais Vichy avec celle-ci. Par amour d’Israël, il tint à confondre l’antisémitisme haineux et l’antisionisme de l’extrême-gauche venimeux. On comprendra ainsi ce qui m’attache à lui et qui s’appelle la reconnaissance.

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Reste la divergence fondamentale autant que confraternelle sur la vision de la Justice. Certes, il y eut l’abolition de ce qui faisait de l’homosexualité une circonstance délictuelle aggravante. Grâce lui en soit rendue. Il y eut l’amélioration des conditions d’incarcération des détenus. Je suis prêt à parier qu’un Badinter, aujourd’hui Place Vendôme, n’aurait pas toléré que l’engagement de construire le nombre de prisons suffisant pour héberger les détenus dans des conditions décentes soit foulé aux pieds. Il y eut aussi une meilleure prise en compte du droit des victimes des crimes et délits à être indemnisés. Grâce encore ici doit lui être rendue sans barguigner. Mais il y a le reste. Et qui tient en ce seul mot qui nous sépare, et qui se nomme sécurité. Il semblait pour lui un gros mot. Pour moi, le mot est beau.

En réalité, ce qui me sépare fondamentalement de la conception judiciaire de Robert Badinter, c’est la place de la victime et de son meurtrier

Commençons par la peine de mort qui fut le combat de sa vie. Sans être opposé à sa suppression, j’ai toujours écrit que celle-ci n’avait pas fait passer la France de l’ombre à la lumière. Avant tout, parce qu’il y a eu ce que je n’hésite pas à nommer crûment, tromperie sur la marchandise vendue. L’un des principaux arguments de vente des abolitionnistes était de soutenir que l’incarcération à vie des criminels était encore plus redoutable – et donc dissuasive – que la mort à bref délai. Et cet argument était parfaitement soutenable. Raison pourquoi, un article 2, sous le célèbre premier décrétant l’abolition, avait été voté, promettant de manière délibérément absconse qu’une peine de substitution à la peine capitale soit prévue.

Cette promesse factice n’a donc pas été tenue. Bien à l’inverse, non seulement il n’existe pas de peine de prison à la perpétuité réelle, mais les mêmes qui nous l’avaient servie la veille pour nous vendre l’abolition, nous ont expliqué dès le lendemain matin que la prison à vie était inhumaine, et pour les détenus, et pour leurs gardiens… Tant et si bien qu’aujourd’hui, aucune peine suffisamment dissuasive n’a remplacé feu la peine de mort et que le pire des assassins condamné à vie sait bien qu’il ne la finira pas au fond d’un cachot. C’est l’une des raisons qui m’ont souvent fait écrire avec humeur que, jamais plus qu’aujourd’hui, la peine de mort existait encore dans les rues de France. Mais seulement pour les innocents et sans le recours à une décision de justice…

En réalité, ce qui me sépare fondamentalement de la conception judiciaire de Robert Badinter, c’est la place de la victime et de son meurtrier. Le second était sa préoccupation première. Mais, attention, pour de nobles raisons. Encore une fois, le grand homme de la gauche humaniste n’était pas extrémiste. Le souci légitime de lui donner les moyens de se défendre de manière équitable. Le souci de le punir et de le traiter de manière humaine, qu’il appliqua avec humanité, même pour faire libérer un Maurice Papon qui ne lui inspirait pourtant pas de tendres sentiments. Là habitait sa grandeur.

Mais je viens soutenir, et ici demeure notre fondamentale divergence, que ce noble souci lui aura fait oublier celui de la sécurité de nos concitoyens. Par la sévérité de la peine d’incarcération dissuasive ou prophylactique ou par les moyens d’arrêter le criminel, au moment même où celui-ci se faisait pressant, principalement en raison de l’irrésistible progression de l’immigration.

Robert Badinter avait détesté la loi Peyrefitte. Il s’était opposé avec véhémence à la loi Perben et, précisément, à toutes ses dispositions se préoccupant de la sécurité des Français, quitte à être plus sévère envers le délinquant. Il faut dire qu’à l’époque où il était aux affaires, le mot « sécurité » n’avait pas bonne presse. Malheur à ceux qui l’employaient. Lorsqu’avec mon ami, le magistrat Georges Fenech, et quelques autres professionnels nous avons créé l’association « Droit à la Sécurité », nous n’avions pas grand succès dans les rédactions et les salons mondains.

Pour résumer ce que m’inspirait l’action de Robert Badinter, on m’autorisera à citer les lignes tirées de mon ouvrage Les Martyrocrates et sous-titré «Dérives et impostures de l’idéologie victimaire» publié chez Plon, en 2004 :

Finalement, Badinter et Vergés – qui se détestent – auront incarné, à leur manière, et avec leur talent, les deux faces du barreau français… Robert Badinter, marqué par la Shoah, Juif assumé résolument, mais se décrivant parfois comme un chrétien de gauche… est l’heureux inventeur du mot méprisant de « sécuritaire ». Le concepteur de la « lepénisation des esprits » appliquée à tous ceux qui, dans le camp démocratique, ont voulu endiguer la croissance exponentielle de l’insécurité, considérée comme un fantasme… sécuritaire…

Dans un récent entretien (Le Monde, 28 janvier 2004), il énonce : « Dans le discours politique actuel, le terme de sécurité est magnifié. On proclame que c’est la première des libertés. On entretient ainsi la confusion car ce qui est consacré dans les Déclarations des droits de l’homme, c’est la sûreté, c’est-à-dire l’assurance, pour le citoyen, que le pouvoir de l’État ne s’exerce pas sur lui de façon arbitraire et excessive ». Puis le voilà qui morigène la gauche pour sa passivité : « Nous sommes loin des réactions que déclenchait jadis le projet Sécurité et Liberté d’Alain Peyrefitte ! Aujourd’hui c’est l’indifférence. La sécurité est intégrée comme une exigence première telle pour les politiques qu’on ne peut guère s’y opposer… »

Pour le dire autrement, je rêverais de réconcilier Badinter et Garaud

Pas un mot, pas une réflexion sur le défi du terrorisme islamiste ou la progression fulgurante de la délinquance urbaine pendant les années angéliques, marquées de son élégante empreinte non de martyrocrate mais d’aristocrate. C’est un signe des temps de constater que l’avocat le plus prestigieux et le plus populaire qu’il demeure, aura été rendu célébrissime, non pour avoir sauvé la tête d’un innocent, mais celle d’un assassin.

Pour dire les choses franchement, au sein du Barreau français, je crains d’être minoritaire. N’en tirant au demeurant, ni honte, ni vanité particulière. Je ne sais pas s’il y a eu « lepénisation des esprits » mais il y a bien eu une « badintérisation » des robes noires. L’on peignait autrefois l’avocat en défenseur de « la veuve et l’orphelin ». Portrait démodé. Il est vu aujourd’hui par la plupart avant tout pour défendre les accusés, coupables ou non. Ce qui est à mes yeux terriblement réducteur.

On a décrié, à juste raison, la haine et les menaces qu’avait dû subir le grand défunt au moment des débats sur l’abolition. De la même farine corrompue que ceux qu’avait dû endurer Simone Veil au moment des débats sur l’avortement. Mais nul n’a parlé du mépris dédaigneux – y compris au Barreau – avec lequel était traité mon défunt confrère Henri-René Garaud, avocat de nombreuses victimes parties civiles et fondateur de l’association « Légitime Défense ». Certes, il n’avait sans doute pas l’élégance et le maintien de celui que je célèbre aujourd’hui, mais il avait la passion de défendre les pauvres innocents chevillée au corps. Le grand chroniqueur judiciaire François Foucart a rendu justice à l’auxiliaire de celle-ci dans son ouvrage, Une vie d’avocat politiquement incorrect (Plon, 1996).

Pour le dire autrement, je rêverais de réconcilier Badinter et Garaud. Ce qui, à mon sens, devrait aller de soi. En attendant, qu’il me soit permis d’écrire, quelques mois après le 7 octobre, combien ce qui me rapproche fraternellement de Robert est plus grand que ce qui me distance confraternellement de Badinter.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Gilles-William Goldnadel. Publié dans Figaro Vox.

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