Publié par Abbé Alain René Arbez le 3 février 2024

Comme je l’ai plusieurs fois mentionné dans mes articles, les travaux du théologien juif Daniel Boyarin apportent des éléments de clarification extrêmement utiles au dialogue entre chrétiens et juifs.

Plus que cela, en fin connaisseur il souligne la parenté profonde entre les deux traditions sans pour autant tomber dans la confusion. Toutefois il estime que les frontières entre judaïsme et christianisme sont restées imprécises beaucoup plus longtemps qu’on ne l’a enseigné la plupart du temps.

Pour Daniel Boyarin, le christianisme est une branche spirituelle entièrement issue du tronc hébraïque, et qui s’est constituée avant le judaïsme rabbinique des années 90. Il met en évidence le fait qu’un Envoyé de Dieu, présenté comme son Verbe et considéré comme consubstantiel à lui, n’est pas une invention tardive issue du paganisme ambiant. Car cette vision était déjà connue des juifs de l’époque pré-chrétienne. 

Boyarin considère que la théologie développée par les évangiles est tout le contraire d’une innovation radicale au sein de la grande tradition israélite, c’est plutôt un retour assez conservateur remettant sur le devant de la scène des éléments de foi antérieurs et quelque peu laissés de côté. Il donne l’exemple de la figure du Fils de l’Homme promue par le prophète Daniel. Il rappelle le fait que Jésus ne se nomme pas Fils de Dieu, mais s’applique  à lui-même le profil du Fils de l’Homme, pour évoquer sa mission au sein du peuple. « Sa souveraineté est une souveraineté éternelle qui ne passera pas ! « (Dn7.14). 

Ce jeune souverain présenté par Daniel un siècle et demi avant la naissance de Jésus reçoit de l’Ancien des Jours souveraineté et royauté. C’est une théophanie, car Daniel ch.7 connaît deux figures liées à la divinité : l’Ancien et le Fils de l’Homme. Dans un regard de foi du 1er s. le Fils de l’Homme et le Rédempteur ne feront plus qu’un. 

Contrairement aux conclusions de John P. Meier, Daniel Boyarin estime que Jésus n’a rien d’un juif marginal. Il souligne à quel point l’idée d’un messie humilié et souffrant n’est pas étrangère au judaïsme avant la venue de Jésus, cette notion s’enracine dans des écrits juifs antérieurs et se relie aux souffrances mêmes du peuple d’Israël. 

A partir de là, Daniel Boyarin considère que les chrétiens doivent arrêter de de prétendre que les juifs ont rejeté Jésus comme figure divine, car cela a conduit à des tragédies atroces au cours des siècles. Ses travaux montrent que beaucoup de juifs de l’époque antique ont accepté le caractère divin de Jésus (dogmatisé plus tard), parce que leurs écrits antérieurs les y conduisaient assez naturellement. Il propose aussi que les juifs arrêtent de railler les chrétiens comme ayant collectionné des idées fantaisistes sur Dieu, étrangères au judaïsme. Il veut pour cela mettre en lumière le caractère judaïque originel de l’approche eschatologique qui a donné naissance aux idées chrétiennes.

La tradition juive a toujours été une tradition vivante qui offre des éclairages sur tous les domaines de la vie. Pourquoi les chrétiens devraient-ils s’intéresser au judaïsme ? La question a été parfois posée de manière directe dans certains commentaires. La réponse est simple : parce que Jésus était juif ! 

Nostra Aetate a fortement insisté en 1965 pour que les catholiques examinent sérieusement la question et abandonnent les préjugés et les oublis séculaires. La judéité de Jésus donne à son humanité son profil spécifique. La mémoire, l’intelligence et la volonté de l’homme Jésus sont celles d’un homme juif du 1er siècle de l’ère courante. Ce Jésus, que des juifs pratiquants ont reconnu comme messie après sa mort violente sur une croix romaine, est ressuscité – selon les témoins qui l’attestent – mais il est revenu vivant avec ses qualités juives, même si sa nouvelle dimension offre des perspectives universelles, que la Pentecôte a ratifiées comme visant toutes les cultures. 

Ce qui veut dire finalement que la mémoire d’Israël est intégralement présente dans le Christ ressuscité. L’eucharistie, instituée lors d’un seder pascal juif, a été mise en évidence par le Concile comme sommet de la vie chrétienne. L’adoration de la présence réelle est donc en même temps adoration des caractéristiques juives de ce Christ ayant offert sa vie de manière sacrificielle au moment où les agneaux sont immolés au Temple. Le pape Jean Paul II avait tenu à rappeler que le judaïsme est intrinsèque à la foi chrétienne. Pas intrinsèque aux chrétiens puisque – à part ceux d’origine juive –  la majorité d’entre eux ont été greffés par leur baptême sur l’israélité du Christ. Ils proviennent des nations et de leur culture païenne. Paul a développé l’image complémentaire mais distincte  de l’olivier sauvage et de l’olivier franc.

Pour bien comprendre le message de Jésus, il est indispensable de connaître son humanité et ses références juives. Comment comprendre le récit des évangiles si l’on oublie le milieu juif qui les a produits ? Si l’espérance chrétienne n’est pas une évasion des réalités de ce monde, c’est grâce à ses racines juives qui la nourrissent d’une confiance en ce Dieu d’Israël qui est à la fois créateur et sauveur, Dieu de la nature et Dieu de l’histoire. 

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Paul appelle l’Eglise du Christ « Israël de Dieu ». Elle est de ce fait en dialogue avec le monde pour transmettre la lumière de la Parole de Dieu. Pour les chrétiens, cette Parole a le visage des prophètes et des sages d’Israël, elle a aussi le visage du Christ qui a voulu accomplir, parfaire, élargir le champ d’action bienfaisant de cette Parole. C’est pourquoi St Jean l’appelle le Verbe incarné. 

La Parole vivante est au cœur de la Révélation, et l’on sait que la tradition orale a précédé la tradition écrite dans le premier comme dans le nouveau testament. Il serait illusoire de restreindre le Message à la forme écrite de la Parole de Dieu, ce serait méconnaître par formalisme la dynamique de cette Parole créatrice. Le judaïsme a toujours suscité le questionnement sur les enjeux de la vie humaine et la recherche permanente sur les traditions de foi. Ainsi comme l’a bien souligné Daniel Boyarin, si l’évangile provient d’une tradition orale du judaïsme mise par écrit, cette recherche de sens n’est pas limitée, car la réalité ultime n’est pas enfermée dans les limites provisoires de la raison. Mieux connaître Jésus dans sa réalité juive originelle permettra d’accueillir son message salvateur et ouvrira des espaces de dialogue fructueux entre chrétiens et juifs. Certains apparentés chrétiens semblent aujourd’hui tentés par un néo-marcionisme, comme si la tradition de Jésus partait de zéro : la connaissance historique ainsi qu’une réflexion spirituelle éclairée  montrent à quel point cette posture de rejet est une voie sans issue. 

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Abbé Alain René Arbez, prêtre catholique, commission judéo-catholique de la conférence des évêques suisses et de la fédération suisse des communautés israélites, pour Dreuz.info.

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